mercredi 14 janvier 2026

L'ADN fantôme : quand l'invisible laisse des traces de Benjamin Allegrini


Benjamin Allegrini se présente comme un naturaliste et son essai de vulgarisation scientifique «L'ADN fantôme : quand l'invisible laisse des traces» (2025) m’a introduit à un volet de la biologie moléculaire que je ne connaissais pas, l'ADN environnemental (ADNe). Cette mise en évidence des capacités scientifiques de l'ADN environnemental nous révèle une dimension insoupçonnée de la biodiversité de notre planète. Il s’avère que l’ADNe, composé d’infiniment petits fragments génétiques, est un témoin du passage des espèces.

Allegrini entremêle le récit de ses propres observations terrain dans le cadre de recherches spécifiques auxquelles il a participé avec d’autres recherches de ses collègues. Il y glisse également la description des nouvelles techniques et méthodes associées à l’utilisation de l'ADNe. Ce qui lui permet de nous brosser un tableau complet de tout ce que permet aujourd’hui l'ADNe.

Il débute justement son ouvrage par un volet que je connaissais de l’utilisation de l’ADN, à savoir préciser les distinctions entre les espèces en matière de Taxinomie, la branche des sciences naturelles qui s'occupe de nommer, décrire et classer les organismes vivants. Ainsi, les tests d’ADN «classique» permettent de distinguer, voir de départager, deux espèces qui se ressemble, mais qui n’ont pas la même origine. Il pourrait s’agir de deux espèces différentes, ou de sous-espèces.

L'ADN environnemental (ADNe) se nomme ainsi justement parce que les traces d’ADN n’auront pas été prélevées directement sur l’être vivant (mammifères, poissons, plantes, etc.), mais dans l’environnement, dans l’écosystème des espèces qui y sont présentes. C’est là qu’Allegrini nous présente les différentes possibilités en nous racontant de véritables recherches ayant eu lieu dont les résultats sont connus et d’autres où les données sont encore en cours d’exploitation. Il est donc question d’ADNe prélevé dans des sédiments, dans l’eau (85% de l’ADN identifié dans un échantillon d’eau de mer nous est encore inconnu…), dans les excréments (plus facile à trouver que l’animal lui-même et l’ADNe vous renseigne sur son régime alimentaire…), dans les toiles d’araignées (l’ADN de plusieurs espèces d’êtres vivants peut être retrouvé dans ce qui a adhéré à la toile…), sur les plantes (on y a découvert des pollinisateurs que l’on ne soupçonnait pas comme des mouches et des papillons de nuit…), dans la neige (oui, l’ADNe récolté dans une simple trace permet de confirmer la présence d’un animal…), etc.

Une des recherches, dont il nous fait état, concerne le prélèvement d’échantillon sur toute la longueur du fleuve Moroni (612 km) en Guyane française. Eh bien, l’analyse des échantillons d’ADNe a notamment permis de retracer 60% des mammifères connus de cette région. Une autre étude réalisée sur le fleuve Mékong a permis de mieux connaître l’habitat et les lieux de reproduction du Poisson chat géant, une espèce menacée. Il appert que l'ADNe serait 30 à 60% moins coûteux que les méthodes traditionnelles de relevés biologiques et permettrait de détecter 2 à 10 fois plus d'espèces, particulièrement celles qui sont rares. Par contre, cette méthode d’inventaire ne permet pas une mesure fiable de l’abondance.

Allegrini va encore plus loin en nous révélant un autre aspect du potentiel de l’ADNe soit son introduction dans la paléontologie. Au Groenland, une quarantaine d’échantillons de sédiment prélevés sur cinq sites différents a permis de retrouver des traces d’ADN vieilles de 2 millions d’années. Il a été possible de préciser que le Mastodonte (plus trapu que le Mammouth) vivait en Amérique du Nord il y a plus de 10 000 ans.

Il termine en rappelant que la technologie doit être accompagnée d’une connaissance intime du terrain, car les résultats ne parlent pas d’eux-mêmes. Cette exploration fascinante de l'ADN environnemental change notre rapport à la biodiversité en nous révélant une dimension cachée du monde vivant et du monde disparu... Il s’agit vraiment d’un ouvrage qui force le lecteur à s’interroger sur les capacités de nos nouvelles technologies scientifiques.


vendredi 21 novembre 2025

Verrons-nous des Harfangs des neiges cet hiver?


Je viens de recevoir la plus récente mise à jour du projet SNOWstorm via leur bulletin. Il y est question de l'arrivée des Harfangs des neiges dans les régions du sud. Au Québec, il y a eu une douzaine d'observations de rapportées sur eBird (voir ci-dessous) presque toujours le long du fleuve St-Laurent. Il y a eu un plus grand nombre d'observations en Ontario et dans l'Ouest.

«In With a Bang» par Scott Weidensaul, November 20, 2025

https://www.projectsnowstorm.org/posts/in-with-a-bang/

Harfang des neiges  Photo: Robert Allie

Lors de leur réunion annuelle de planification en août pour l'hiver qui vient, les chercheurs du projet SNOWstorm n'étaient pas très optimistes quant à la reproduction des Harfangs des neiges et, en conséquence, de leur «irruption» éventuelle au sud. Le Grand Nord c'est immense et ils sont contents de s'être trompés puisque les Harfangs des neiges ont commencé à se déplacer vers le sud depuis la fin d'octobre.

Les migrations importantes vers le sud sont presque toujours la conséquence d’une bonne reproduction l’été précédent et d’un afflux de jeunes Harfangs effectuant leur première migration. L'idée (ou l'hypothèse) voulant que «les Harfangs affamés sont forcés de migrer vers le sud» est un mythe, selon les chercheurs. Leurs recherches ont montré à maintes reprises que la plupart de ces Harfangs sont en assez bonne santé, même si, étant juvéniles, tous ne survivront pas et qu’ils peuvent facilement avoir des problèmes avec les humains.

Malheureusement, l'équipe du projet SNOWstorm reçoit déjà des signalements de photographes utilisant de petits rongeurs vivants comme appâts pour attirer les Harfangs et les photographier. Ils nous rappellent que cette pratique met les Harfangs en grave danger, car ils apprennent très vite à associer les humains à la nourriture. Ils risquent donc davantage de se retrouver dans des situations périlleuses, comme voler vers des personnes ou des véhicules. Si vous êtes photographe ou ornithologue amateur, veuillez respecter la nature, gardez vos distances et n'offrez jamais d'appât.

Observations de Harfang des neiges rapportées sur eBird depuis le début de novembre:

Port de Montréal           6 novembre 2025

Tadoussac                    8 novembre 2025

Saint-Roch Ouest       11 novembre 2025

Pointe-des-Monts      13 novembre 2025

Rimouski                   13 novembre 2025

Lac St-Jean               15 novembre 2025

Rimouski                   17 au 20 novembre 2025

Baie-Comeau           18 novembre 2025

L'Isle Verte               20 novembre 2025

Sorel-Tracy              20 novembre 2025


Selon les photographies déposées sur eBird, il semble que la majorité des Harfangs soit probablement des jeunes de l'année.


lundi 3 novembre 2025

Le monde à tire-d’aile: l’odyssée mondiale des oiseaux migrateurs de Scott Weidensaul


L’ouvrage intitulé «Le monde à tire-d’aile: l’odyssée mondiale des oiseaux migrateurs» (2024) de Scott Weidensaul est la version française de «A World on the Wing: The Global Odyssey of Migratory Birds» publiée en mars 2021. Il s’agit d’une exploration du phénomène extraordinaire de la migration aviaire à l'échelle planétaire. C’est un livre de vulgarisation scientifique, finaliste au prix Pulitzer, qui nous fait visiter les différentes routes migratoires qu’empruntent les oiseaux pour nous décrire comment ils y arrivent. Il évoque les obstacles auxquels ils sont confrontés, puis souligne l’importance d’intervenir pour préserver ces merveilles de la nature.

Scott Weidensaul est un ornithologue de renommée internationale qui s'appuie sur plus de trois décennies d'expérience terrain pour nous décrire ce phénomène hors du commun que sont ces voyages migratoires de milliers de kilomètres qu’effectuent les oiseaux pour se reproduire. Pour ma part, j’ai été en contact avec les travaux de Weidensaul dans le cadre du projet «SnowStorm» qui fait le suivi annuel des Harfangs des neiges.

Ce qui est particulier avec cet ouvrage c’est que Weidensaul nous raconte ses voyages de l’intérieur, il nous décrit de belle façon les lieux, les paysages et ses collègues ornithologues. Puis, il en profite pour nous glisser des informations sur la migration des oiseaux. Son récit du quotidien des ornithologues sur le terrain transforme la recherche scientifique en une aventure.

L'ouvrage est construit autour de dix chapitres, encadrés par un prologue et un épilogue dans lesquels il nous raconte une expédition récente de baguage dans le Parc national de Denali en Alaska. J’oserais dire que cinq des chapitres relèvent davantage d'aventures ou d’expériences ornithologiques particulièrement remarquables et que les cinq autres abordent avec plus d’emphase les comportements des oiseaux et des enjeux liés à la migration.

Lors de son passage sur les rives de la mer Jaune en Chine, il a exploré avec ses collègues les grandes vasières pour y observer les échassiers migrateurs, notamment différentes espèces de Spatules. L'auteur y sonne l'alarme concernant la destruction de 60 à 70% des vasières de la mer Jaune par la Chine et la Corée du Sud au profit du développement économique. Les oiseaux migrateurs s’entassent sur des bandes de plus en plus petites et doivent chercher d’autres haltes migratoires.


Weidensaul a accompagné des chercheurs sur les aires d'hivernage de la Paruline de Kirtland aux Bahamas. Le défi était de baguer et d’apposer des émetteurs sur le plus grand nombre de Parulines possible pour ensuite faire le suivi au Michigan, dans le secteur spécifique où elles viennent se reproduire. La Paruline de Kirtland était au bord de l'extinction en 1974 et ce projet illustre comment la recherche et la conservation ciblées peuvent sauver une espèce.

Il a visité Butte Valley en Californie, où, grâce à la rigueur d’un ornithologue de la première heure, la Buse de Swainson bénéficie de quarante ans de suivi et de recherches. Le travail se poursuit puisque de jeunes chercheurs ont repris le flambeau. Encore une fois, avec l’arrivée en scène des émetteurs, les ornithologues ont été en mesure d’identifier l’aire d’hivernage de la Buse de Swainson qui se trouvait au sud de l’Argentine. En allant sur place, ils ont rapidement pris la mesure du problème qui avait entraîné une baisse de la population de ces buses. Il s’agissait de l’usage immodéré de pesticides en agriculture. De longues et ardues négociations au sujet de l’usage des pesticides ont permis de lentement rétablir la population.

Il s’est rendu observer des migrateurs pélagiques, comme les pétrels, les océanites et les albatros dans les Outer Banks de la Caroline du Nord. Il s’agit du point de la côte le plus avancé dans l’océan. Avec les chercheurs, ils ont identifié d’obscures petites îles qui servent d’aires de reproduction à ces oiseaux marins. Tout ce secteur est menacé par les changements climatiques et le rehaussement du niveau de la mer.

Sur l’île de Chypre, il a accompagné des inspecteurs dans la lutte contre la chasse aux oiseaux chanteurs. Il est question ici de plusieurs types de chasse, au fusil, à la colle et au filet. Les oiseaux seront vendus comme repas ou comme oiseaux chanteurs en cage. Interdite depuis quelques années, ces types de chasse existent encore parce qu’elles faisaient partie des traditions locales.


Dans le dixième et dernier chapitre, Weidensaul nous raconte l’expérience hors de l’ordinaire qu’il a vécu au Nagaland en Inde. S’exposant à des conditions de vie minimaliste, son groupe a réussi à être témoin du rassemblement de dizaines de milliers de Faucons de l'Amour. Imaginez-vous des fils remplis de faucons collés l’un sur l’autre. Là aussi du travail de conservation et d’éducation doit être réalisé puisque les faucons constituent une manne alimentaire pour la population locale. Évoquer l’éventuel tourisme «aviaire» des Occidentaux ne règle pas la famine.

Comme je l’ai mentionné, dans les autres chapitres, tout en voyageant à travers la planète, Weidensaul nous éclaire au sujet de différents phénomènes d’adaptations extraordinaires des oiseaux migrateurs. Ainsi, on apprend que les oiseaux peuvent rapidement modifier la taille de leurs organes vitaux pour s'adapter aux différentes étapes de leur voyage. Il donne en exemple les Barges rousses qui entreprennent un voyage aller-retour d’environ 29 000 kilomètres entre l'Alaska et la Nouvelle-Zélande, ce qui inclue parfois un vol ininterrompu d’environ 11 600 kilomètres à la portion d'automne de leur migration. Avant leur départ, ces oiseaux doublent leur poids corporel en seulement deux semaines en accumulant des réserves de graisse. Ils subissent ensuite une atrophie de leurs organes digestifs devenus inutiles, tout en renforçant simultanément leur musculature de vol, leur fonction cardiaque et leur capacité pulmonaire. C’est complètement inimaginable.

Il évoque le phénomène du sommeil en vol qui intriguait les chercheurs. La recherche a permis de découvrir que les oiseaux avaient la capacité de dormir en vol parce qu’il arrive à «éteindre» alternativement les moitiés gauche et droite de leur cerveau. Les frégates, albatros et autres oiseaux pélagiques peuvent ainsi voler pendant des mois sans jamais se poser. Il semble même que leur temps de réaction s'améliore pendant ces «siestes» particulières. Ils demeurent à l’affût même s’ils dorment.

Il est maintenant connu que les oiseaux migrateurs sont sensibles au champ magnétique de la Terre, ce qui les aide à s’orienter lors de leurs longs voyages vers leurs lieux de reproduction et d’hivernage. Mais la recherche n’avait pas encore identifié ce qui serait la clé de cette remarquable sensibilité. Eh bien, l'un des aspects fascinants de ce livre concerne la découverte voulant que les oiseaux utilisent «l'intrication quantique» pour naviguer. Bon, ici, je vais vous envoyer quelques phrases pour tenter une explication claire, mais il faut disposer de bonnes connaissances en physique et en biologie pour comprendre. Alors, lorsqu'un «photon stellaire» frappe une «molécule de cryptochrome» dans l'œil d'un oiseau migrateur, il crée une «paire de radicaux liés quantiquement». C’est cet effet quantique qui rend les oiseaux sensibles au champ magnétique terrestre. Il crée probablement une forme ou une tache visible dans le champ de vision de l'oiseau1. Cette découverte a chamboulé toutes les hypothèses liées à la compréhension de la navigation aviaire2.

Weidensaul souligne également la révolution technologique qui transforme l'ornithologie moderne. Chaque fois il le fait en nous parlant d’une espèce d’oiseau migrateur en particulier. Les gigantesques bases de données comme eBird contenant les observations des ornithologues permettent de cartographier de façon de plus en plus précise les déplacements des oiseaux sur une année. Puis les dispositifs de suivi miniaturisés permettent désormais de suivre même les plus petits oiseaux, comme les parulines et les colibris dans leurs mouvements migratoires. Enfin, les radars Doppler utilisés en météorologie offrent une vision sans précédent de la localisation et des effectifs des oiseaux migrateurs presque en temps réel et au mètre carré près.

De la même façon, il met en évidence les menaces majeures auxquelles font face les oiseaux migrateurs. Ainsi, dans cet ouvrage, il est question de la destruction des habitats, du braconnage illégal, de l’introduction d’espèces envahissantes et nuisibles, puis, l’éléphant dans la pièce, des changements climatiques. Ces derniers créent un déséquilibre dans les cycles migratoires. Dans le Grand Nord, les hivers tardifs, les printemps précoces et les étés de plus en plus chauds affectent particulièrement les migrateurs de longue distance. Les conditions qu’ils trouvent à leur arrivée sur leurs aires de reproduction ne sont pas toujours propices à la nidification. Ce qui peut briser la coordination avec l'éclosion des insectes qui constitue la nourriture essentielle de leurs poussins.

L’auteur termine son ouvrage en lançant un appel à l'action. Comme d’autres il évoque la restauration des habitats fauniques, la création et la protection de corridors écologiques, une implication accrue des communautés autochtones, le développement de la science participative et un renforcement de la coopération internationale. Il compte sur notre émerveillement face aux oiseaux et notre lien émotionnel avec eux pour que des changements s’opèrent.

1-Pour tenter de comprendre, vous pouvez consulter ce document et visionner cette vidéo:

La navigation quantique des oiseaux migrateurs : une boussole biologique décryptée

https://amphisciences.ouest-france.fr/2025/03/la-navigation-quantique-des-oiseaux-migrateurs-une-boussole-biologique-decryptee/

La mécanique quantique peut-elle expliquer comment les oiseaux naviguent ?

https://www.youtube.com/watch?v=abQK_Rs86kk

2-Contrairement à ce qui est mentionné ici, de récentes études suggèrent que les Pigeons perçoivent les champs magnétiques en détectant les courants électriques dans leurs oreilles internes.